La signification de l’innovation (bidʿa) et son concept correct :
Pour connaître le sens de « l’innovation » et son concept exact, il faut d’abord comprendre sa signification dans la langue arabe, ainsi que sa signification dans la terminologie religieuse. Commençons donc par le sens linguistique.
■ Premièrement : l’innovation dans le sens linguistique
Elle désigne une chose nouvelle, et ce qui a été introduit après l’achèvement.
Ibn as-Sikkît a dit :
« L’innovation est toute chose nouvelle. »
Et le terme “innovateur” est le plus souvent employé, dans l’usage courant, dans un sens péjoratif.
Abû ʿAdnân a dit :
« L’innovateur est celui qui introduit une chose sur un modèle qui n’existait pas auparavant. »
On dit : Untel est une “innovation” dans cette affaire, c’est-à-dire le premier à l’avoir faite, personne ne l’a précédé en cela.
On dit aussi : Il n’est pas pour moi une chose nouvelle ni étonnante…
Les verbes “abdaʿa”, “ibtadaʿa” et “tabaddaʿa” signifient : introduire une innovation.
Allah le Très-Haut dit : {وَرَهْبَانِيَّةً ابْتَدَعُوهَا}.
« Et le monachisme qu’ils ont inventé. »
“Baddaʿahu” signifie : l’attribuer à l’innovation.
“Istabdaʿahu” signifie : le considérer comme nouveau ou remarquable.
“Al-badîʿ” désigne ce qui est nouveau et étonnant, et “al-mubdiʿ” a un sens proche.
On dit : J’ai innové une chose, c’est-à-dire je l’ai inventée sans modèle préalable.
(Lisân al-ʿArab)
■ Deuxièmement : l’innovation dans le sens religieux
Les savants ont divergé dans la définition de l’innovation en droit religieux selon deux approches.
● Première approche : celle de Izz al-Din ibn Abd al-Salam
Il a considéré que tout ce que le Prophète ﷺ n’a pas fait est une innovation, puis il l’a divisée en cinq catégories juridiques. Il a dit :
« Est innovation ce qui n’existait pas à l’époque du Messager d’Allah ﷺ. Elle se divise en : innovation obligatoire, innovation interdite, innovation recommandée, innovation réprouvée et innovation permise.
La méthode pour les distinguer consiste à examiner l’innovation à la lumière des principes de la Sharîʿa :
– si elle entre dans les règles de l’obligatoire, elle est obligatoire ;
– si elle entre dans les règles de l’interdit, elle est interdite ;
– si elle entre dans les règles du recommandé, elle est recommandée ;
– si elle entre dans les règles du réprouvé, elle est réprouvée ;
– si elle entre dans les règles du permis, elle est permise. »
(Qawâʿid al-Aḥkâm fî Maṣâliḥ al-Anâm)
Al-Nawawi a confirmé ce sens en disant :
« Tout ce qui n’existait pas à son époque est appelé innovation ; mais certaines sont bonnes et d’autres ne le sont pas. »
(Fath al-Bârî)
● Deuxième approche : celle de Ibn Rajab al-Hanbali
Il a considéré que le concept d’innovation en droit religieux est plus restreint que son sens linguistique. Il a défini l’innovation uniquement comme ce qui est blâmable, et n’a pas appelé « innovations » celles qui seraient obligatoires, recommandées ou permises, contrairement à ce qu’a fait al-ʿIzz. Il a limité le terme aux innovations interdites.
Il a dit — qu’Allah lui fasse miséricorde — :
« Ce qui est visé par l’innovation, c’est ce qui a été introduit sans qu’il n’y ait dans la Sharîʿa un fondement qui l’indique. Quant à ce qui possède un fondement dans la législation qui l’atteste, ce n’est pas une innovation, même si, du point de vue linguistique, cela en est une. »
(Jâmiʿ al-ʿUlûm wa al-Ḥikam)
En réalité, les deux approches s’accordent sur la véritable définition de l’innovation.
La divergence porte seulement sur la méthode d’accès à ce concept communément admis : à savoir que l’innovation blâmable, dont l’auteur est pécheur, est celle qui ne possède aucun fondement dans la Sharîʿa qui l’indique.
C’est elle qui est visée par la parole du Prophète ﷺ :
« Toute innovation est un égarement. »
(Rapporté par Ahmad ibn Hanbal et Muslim ibn al-Hajjaj)
🔹 Les paroles des imams concernant la classification de l’innovation
C’est sur cette compréhension claire que se sont appuyés les grands imams du fiqh et les savants reconnus de la communauté. Parmi cela :
Al-Shafi’i رضي الله عنه a dit, comme l’a rapporté Al-Bayhaqi :
« Les choses nouvellement introduites sont de deux sortes :
– L’une est ce qui a été introduit en contradiction avec le Livre, la Sunna, une tradition (athar) ou un consensus : celle-là est l’innovation égarante.
– L’autre est ce qui a été introduit comme bien sans contredire quoi que ce soit de cela : celle-là est une nouveauté non blâmable. »
(Manâqib ash-Shâfiʿî)
Al-Ghazali رضي الله عنه a dit :
« Toute chose nouvelle n’est pas nécessairement interdite. Ce qui est interdit, c’est l’innovation qui contredit une Sunna établie et abroge un principe de la législation. »
(Ihyâʾ ʿUlûm ad-Dîn)
Al-Nawawi رحمه الله, rapportant de Izz al-Din ibn Abd al-Salam, a dit :
« L’innovation se divise en obligatoire, interdite, recommandée et permise… »
(Tahdhîb al-Asmâʾ wa al-Lughât)
Comme il l’a dit dans Al-Adhkâr, lorsqu’il a évoqué la poignée de main après la prière :
« Sache que cette poignée de main est recommandée à chaque rencontre. Quant à ce que les gens ont l’habitude de faire, à savoir se serrer la main après les prières du Fajr et du ʿAsr, cela n’a pas de fondement spécifique dans la législation sous cette forme précise.
Cependant, il n’y a pas de mal à cela, car l’origine de la poignée de main est une Sunna. Le fait qu’ils aient pris l’habitude de la pratiquer dans certaines situations, tout en la négligeant dans beaucoup d’autres — ou dans la plupart d’entre elles — ne fait pas sortir cette pratique de la poignée de main dont le principe est établi par la législation. »
— Al-Nawawi | Al-Adhkâr
Ibn al-Athir a dit :
« L’innovation est de deux sortes : une innovation de guidance et une innovation d’égarement.
Ce qui contredit ce qu’Allah a ordonné à Son Messager ﷺ relève du blâme et de la réprobation.
Quant à ce qui entre dans le cadre général de ce qu’Il a recommandé et encouragé, cela relève de l’éloge… »
Puis il a ajouté :
« L’innovation louable est en réalité une Sunna.
Et selon cette interprétation, le hadith : “Toute nouveauté est une innovation” doit être compris comme visant ce qui contredit les fondements de la Sharîʿa et ne s’accorde pas avec la Sunna. »
(An-Nihâya fî Gharîb al-Ḥadîth d’Ibn al-Athîr)
Ibn Manzur رحمه الله a dit :
« L’innovation est de deux sortes : une innovation de guidance et une innovation d’égarement.
Ce qui est en contradiction avec ce qu’Allah et Son Messager ont ordonné relève du blâme et de la réprobation.
Et ce qui entre sous le cadre général de ce vers quoi Allah ou Son Messager ont appelé et encouragé relève de l’éloge.
Ce qui n’a pas de modèle préexistant, comme certaines formes de générosité, de largesse ou d’actes de bien, fait partie des actions louables.
Il n’est pas possible que cela soit en contradiction avec ce que la Sharîʿa a établi, car le Prophète ﷺ a promis une récompense à ce sujet lorsqu’il a dit :
“Celui qui instaure une bonne pratique (sunna hasana) aura sa récompense et la récompense de ceux qui la mettront en pratique.”
Et il a dit à propos de son contraire :
“Celui qui instaure une mauvaise pratique aura son péché et le péché de ceux qui la mettront en pratique.”
Cela concerne ce qui est en contradiction avec ce qu’Allah et Son Messager ont ordonné. »
Il a dit :
« Et parmi cela figure la parole de ʿUmar (qu’Allah l’agrée) :
“Quelle excellente innovation que celle-ci !”
Comme il s’agissait d’un acte de bien et qu’il entrait dans le domaine de l’éloge, il l’a appelée “innovation” et l’a louée. En effet, le Prophète ﷺ ne l’avait pas instituée pour eux de manière continue : il l’avait accomplie quelques nuits puis l’avait délaissée, sans y persévérer, sans rassembler les gens pour cela, et cela ne s’était pas fait à l’époque d’Abû Bakr.
C’est ʿUmar (qu’Allah l’agrée) qui rassembla les gens pour cela et les y encouragea. C’est pour cette raison qu’il l’a appelée “innovation”.
Mais en réalité, c’est une Sunna, en vertu de la parole du Prophète ﷺ :
“Attachez-vous à ma Sunna et à la Sunna des califes bien guidés après moi”,
et de sa parole :
“Suivez ceux qui viendront après moi : Abû Bakr et ʿUmar.”
Et selon cette interprétation, on comprend l’autre hadith :
“Toute nouveauté est une innovation” — il vise par là ce qui contredit les fondements de la Sharîʿa et ne s’accorde pas avec la Sunna. »
(Lisân al-ʿArab)
🔹 Comment les savants ont abordé le مفهوم de l’innovation (bidʿa)
La majorité des savants de la communauté ont considéré que l’innovation se divise en catégories, comme cela apparaît dans les paroles de l’imam ach-Châfiʿî, d’al-ʿIzz ibn ʿAbd as-Salâm, d’an-Nawawî et d’Abû Shâma.
Parmi les malikites : al-Qarâfî et az-Zarqânî.
Parmi les hanafites : Ibn ʿÂbidîn.
Parmi les hanbalites : Ibn al-Jawzî.
Parmi les dhâhirites : Ibn Hazm.
Cette orientation se reflète dans la définition donnée par al-ʿIzz ibn ʿAbd as-Salâm de l’innovation, à savoir :
Elle consiste à faire une chose qui n’existait pas à l’époque du Messager d’Allah ﷺ, et elle se divise en :
– innovation obligatoire,
– innovation interdite,
– innovation recommandée,
– innovation réprouvée,
– innovation permise.
🔹 Exemples des différentes catégories d’innovation
L’innovation obligatoire :
Comme l’étude de la grammaire arabe (naḥw) qui permet de comprendre la parole d’Allah et celle de Son Messager ﷺ. Cela est obligatoire, car nécessaire à la préservation de la religion. Or, ce sans quoi une obligation ne peut être accomplie devient lui-même obligatoire.
L’innovation interdite :
Comme les doctrines des Qadarites, des Jabrites, des Murji’ites et des Khârijites.
L’innovation recommandée :
Comme l’établissement des écoles, la construction de ponts, ou encore la prière de tarâwîḥ accomplie en groupe.
L’innovation réprouvée :
Comme l’ornementation excessive des mosquées et la décoration des exemplaires du Coran.
L’innovation permise :
Comme se serrer la main après les prières, ou encore se permettre des choses agréables dans la nourriture, la boisson et l’habillement.
🔹 Les preuves avancées par les savants pour la classification de l’innovation
– La parole de ʿUmar (qu’Allah l’agrée) :
« Quelle excellente innovation que celle-ci ! »
à propos du rassemblement des gens pour la prière de tarâwîḥ.
(Rapporté par al-Bukhârî)
– Le fait qu’Ibn ʿUmar ait qualifié la prière du ḍuḥâ accomplie en groupe d’« innovation ». Lorsqu’on l’interrogea à son sujet, il répondit : « Innovation. »
(Rapporté par al-Bukhârî)
– Le hadith du Prophète ﷺ :
« Celui qui instaure une bonne pratique (sunna hasana) aura sa récompense et la récompense de ceux qui la mettront en pratique jusqu’au Jour de la Résurrection. Et celui qui instaure une mauvaise pratique portera son péché… »
(Rapporté par Muslim)
🔹 De ce qui précède, il apparaît qu’il existe deux approches :
Une approche globale :
C’est celle adoptée par Ibn Rajab al-Hanbalî et d’autres. Selon elle, les actes pour lesquels une personne est récompensée et qui sont légiférés ne sont pas appelés « innovation » au sens religieux, même si le terme peut leur être appliqué d’un point de vue linguistique. Autrement dit, ils ne sont pas considérés comme une innovation blâmable en religion.
Une approche détaillée :
C’est celle mentionnée par al-ʿIzz ibn ʿAbd as-Salâm, qui a divisé les innovations selon les cinq statuts juridiques (obligatoire, interdite, recommandée, réprouvée et permise).
Il convient donc au musulman de bien comprendre cela, car il s’agit d’une question devenue l’une des plus importantes, tant elle influence la pensée islamique, la manière d’aborder les sujets juridiques (fiqh), ainsi que le regard porté sur ses frères musulmans.
En effet, l’ignorant peut tomber dans le jugement des autres en les qualifiant d’innovateurs ou de pervers – qu’Allah nous en préserve – à cause de son ignorance de ces principes qui étaient clairs autrefois et qui sont devenus, de nos jours, extrêmement confus et méconnus.
Nous demandons à Allah la préservation.
Et Allah est plus élevé et plus savant.
Pr. Dr. ʿAlî Jumuʿa
Membre du Conseil des grands savants d’al-Azhar الشريف